26/06/2008
> Trois textes sans fin

*
- On, on, on… Laissez-moi tranquille, de toute façon vous allez passer après…
- Bah allez-y franchement alors ! On dirait que vous le faites exprès de prendre tout votre temps.
- Un instant, faut que je me concentre, c’est pas tous les jours.
- Dépêchez-vous il y en a encore plein d’autres derrière.
- Les autres, c’est surtout vous, hein ? Vous avez attendu des heures, et une minute de plus maintenant que vous êtes si près, ça vous reste de travers, vous pouvez pas l’avaler ? En attendant je vous cause et je perds du temps. J’aurais déjà fini si vous m’aviez laissé tranquille !
- …
- …
- Alors ça y est ?
- Ça y est. Au revoir.
- J’espère pas… Adieu… Hé mais vous êtes qui vous, pour vous permettre de me pousser comme ça ? On se connaît ?
- Juste le type derrière. Et c’est bien parce que je vous connais pas que je me permets, rapport qu’y faudrait vous magner un peu, on a pas toute la journée.
- On, on, on… Laissez-moi tranquille, de toute façon vous allez passer après…
*
qui frappe le chien, faut bien que ça passe, qui n’ose pas répliquer mais va mordre le chat qui va pisser de peur sur le lit de la mère qui frappe le père, croyant que c’est lui la cause, lui qui frappe l’enfant, ça le soulage, qui frappe le chien, faut bien que ça passe, qui…
© Sébastien Onze
10:33 Publié dans Court toujours | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : atelier, écriture, nouvelle, sébastien, onze
16/06/2007
> Consultants

Un directeur fait venir neuf consultants. Il leur dit :
– Notre société, autrefois florissante, se trouve aujourd’hui proche du dépôt de bilan... Vous êtes tous d’éminents consultants, chacun dans votre spécialité, et je ne sais lequel choisir pour m’aider à y voir plus clair. Aussi, je vais vous faire passer un test. J’embaucherai celui qui trouvera la solution la plus efficace…
Le directeur présente quatre objets sur une table : une petite cuillère, une boule de pâte à modeler rouge, une paille et une passoire.
– Vous viendrez tous, l’un après l’autre, dans la pièce d’à côté. Il y a là une baignoire remplie d’eau à raz bord. Vous avez à votre disposition, pour vous aider, ces quatre objets. Le problème est de vider la baignoire… Comment allez-vous vous y prendre ?
Toi, lecteur, tu es arrivé un peu en retard. Tu t’es assis au bout de la rangée. Tu es le neuvième consultant. Et tu te demandes : qu’est-ce que je vais faire pour résoudre ce problème ?
Prends le temps de réfléchir.
Ça y est ?
Déjà, le premier consultant entre, puis se saisit de la pâte à modeler et façonne des poissons qu’il disperse dans l’eau. Il déclare :
– Il faut aller à la source du problème pour le reformuler sous un autre angle, moins impliquant. Maintenant que cette baignoire elle devenue un aquarium, vous ne souhaitez plus en vider l’eau, non ?
Le directeur ne répond pas et fait entrer le second consultant. Ce dernier s’empare de la passoire, en bouche les trous avec la pâte à modeler, puis plonge en entier dans la baignoire, la passoire dans une main, la petite cuillère dans l’autre. Il agite tant ses bras que la baignoire est vide en dix minutes à peine.
– Alors, j’ai le poste ? demande le consultant.
– Votre costume est trempé… lui répond simplement le directeur.
Le directeur remplit à nouveau la baignoire d’eau avant de faire entrer le troisième consultant. Ce dernier évalue l’objet dans sa profondeur, sa largeur, sa longueur, puis déclare :
– Il faudrait vendre la passoire. C’est une belle passoire, non ?
Et c’est, en effet, une belle passoire.
– Vous pourriez placer l’argent gagné en banque, pour le faire fructifier.
– Et la baignoire ? demande le directeur, fort intrigué.
– Cela vous permettra, à terme, d’acheter une pompe hydraulique. Ce genre de pompe, d’après une première estimation, pourrait vider une baignoire de ce type en approximativement deux minutes.
Le quatrième consultant jette à peine un œil à la baignoire.
– Pourquoi voulez-vous la vider ?
– Pour vous faire passer un test.
– Mais quelle est votre raison profonde ? Qu’est-ce qui vous motive dans cette action ?
– Trouver le meilleur consultant.
– Pensez-vous qu’il s’agisse de la meilleure méthode ?
Ils discutent ainsi une heure durant. Quand le consultant quitte la pièce, la baignoire est toujours pleine.
Le cinquième consultant s’assied au bord de la baignoire et commence à boire l’eau avec la paille. Il aspire un long moment, tant que le niveau de l’eau descend un peu.
– Voilà, je n’ai plus soif.
– Mais la baignoire n’est pas vide…
– Si vous me permettez… il faut investir des moyens à la hauteur de vos exigences. Engagez dix hommes avec dix pailles et votre problème sera résolu dans la journée. Je suis prêt à assurer le travail de la motivation d’équipe.
Le sixième consultant observe la baignoire ainsi que la fenêtre ouverte, à côté. Puis s’assied tranquillement en face.
– Que faites-vous ? lui demande le directeur.
– J’attends. L’eau va s’évaporer progressivement et tout sera résolu. Pourquoi s’acharner sur un problème qui disparaîtra avec le temps ? Mieux vaut concentrer ses actions sur d’autres priorités. Alors, vous me donnez le poste ?
– Je crois que vous allez continuer encore un peu à attendre… répond le directeur.
Le septième consultant trempe son doigt dans l’eau tiède puis se déshabille et entre dans la baignoire.
– Vous prenez un bain ? demande le directeur, un peu gêné de voir, pour la première fois de sa vie, les attributs d’un consultant.
– Je vais être sincère : je n’ai absolument aucune idée sur la façon de résoudre ce problème, mais l’eau est bonne. Vous avez du savon ?
Le huitième consultant se contente d’éteindre la lumière puis dit :
– Voilà ! Votre problème est résolu.
– Comment ? l’interroge le directeur. Mais la baignoire est toujours pleine d’eau !
– D’eau ? C’est tout au plus un peu d’humidité au fond…
Au ton affirmatif du consultant, le directeur se prend à douter.
– Elle est vide ?
– Vous sentez quelque chose ?
– Ça sent… l’humide.
– Vous voyez : juste un peu d’humidité. Votre baignoire est vide !
Il ne reste plus qu’un consultant. Vous pénétrez dans la pièce. L’eau de la baignoire est froide à présent. Vous y plongez la main et tirez sur la bonde… Le directeur sourit enfin.
– Je crois que nous allons pouvoir travailler ensemble.
19:55 Publié dans Court toujours | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : humour, entreprise, consultant, sébastien bonifas, nouvelle
15/06/2007
> Surprise

Elle m’avait conduit dans le jardin, en face du massif de buddleias. J’ai regardé les grappes de fleurs violettes fanées. Je n’ai pas vu tout de suite en quoi consistait sa surprise. Elle se tenait derrière moi, je sentais ses mains s’agiter sur son tablier de cuisine, avec impatience.
– Eh alors, tu ne vois rien ?
Jean-Philippe, comme toujours au pied de la plante, entre les pierres. Trop habitué à sa présence, j’avais mis du temps à réaliser l’horreur de ce qu’elle lui avait fait.
– Tu… as lavé le nain ?
– Flambant neuf ! Regarde comme ça brille. L’a fallut astiquer, je te jure, la moisissure, parce qu’avec la gratounette, ça enlevait aussi la peinture. Alors je l’ai mis à tremper la nuit, et puis au savon de Marseille et à l’éponge, et pas de main morte, une demi-heure… Bon anniversaire mon amour !
Tout elle, ça. Ses cadeaux d'anniversaire consistaient chaque année à faire quelque chose : ranger mon atelier, cirer mes dix paires de chaussures, trier et présenter mes photos dans un album… J’avais toujours remercié d’un baiser mouillé de reconnaissance.
– Quelque chose ne va pas, mon cœur ?
– Tu es complètement folle.
La conne a sourit. Elle dansait des mains, sans doute l’envie de me prendre dans ses bras.
– Folle de toi !
– Vingt ans… Ça fait vingt ans qu’on a Jean-Philippe et toi tu…
Comment lui expliquer – et pouvait-elle un jour comprendre ce genre de choses ? – qu’un nain, ça se vieillit, comme le vin, des années de patience avant qu’il fasse corps avec le jardin, se patine de terre, couleurs passées au soleil, paré de lichen, de moisissures, de chiures d’insectes.
J’ai pris Jean-Philippe dans les mains. Son bonnet rouge luisait au soleil. Son sourire franc laissait voir une rangée de belles dents blanches.
Je lui ai enfoncé dans la gorge. Elle s’est débattue un peu sur le gazon, des mains surtout. Mais, à force de m’acharner, le nain y est passé en entier.
11:05 Publié dans Court toujours | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, meurtre, amour, sébastien ami, sébastien bonifas
25/05/2007
> Le lit

Toujours la même routine. Au bureau, personne ne m’adresse plus la parole depuis que David s’est fait virer. Ça murmure derrière mon dos. Ils croient que c’est moi qui ai dénoncé ses coups de téléphone en Amérique aux frais de la boîte. Sont certainement jaloux, en vérité, de mon augmentation. De retour à l'appartement, j’ai eu la surprise de trouver mon lit déjà fait. Il m'arrive parfois de le border, mais le soir, juste avant de me coucher. Sans doute, dans un moment d'égarement, ce matin...
Samedi 9 octobre
Ai acheté des courgettes, beaucoup trop. Vieux réflexe de cuisiner pour deux. Moi qui n'aime pas manger le même plat d'un jour sur l'autre. Lu le journal pour un nouveau travail : rien. Café et cigarettes. Me limiter au moins sur le café. Aussi, une impression bizarre qui ne me lâche pas : plus je regarde mon lit, plus je trouve qu’il me regarde. Juste une sensation sans autre image précise : j’ai la sensation que mon lit m’observe. Impossible, bien entendu. Ce serait un portrait au mur, je pourrai encore comprendre. Mais un lit... Une heure du mat, trop traîné, dormir maintenant.
Dimanche 10 octobre
Nuit très agitée, à me retourner sans cesse. Je commençais à m’endormir et je sentais les draps bouger autour de moi, onduler lentement. Comme des caresses. Les hallucinations n'ont cessé qu'une fois debout. Ai cherché la pharmacie ouverte le dimanche. La vendeuse trop jeune, trop belle. Pas osé demander un calmant, comme un vieux déglingué. Me retrouve avec des pastilles au menthol.
Lundi 11 octobre
Téléphoné au boulot pour leur dire que je ne viendrai pas à cause d’un gros rhume. Dormi toute la nuit dans le sofa, à me poser sans cesse la même question : et si c’était une lit ? Et si elle était amoureuse de moi ?
Mardi 12 octobre
Pastilles au menthol finies. Journée dans la cuisine. N'ose plus regarder la lit. L’idée de passer ma vie avec elle me déplaît singulièrement. Pourtant, déjà huit ans que nous dormons ensemble. Je risque de lui briser le cœur.
Mercredi 13 octobre
En ai longtemps parlé à l’armoire et elle est d’accord avec moi : un lit ne peux pas être vivant. Me voilà rassuré.
18:55 Publié dans Court toujours | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, lit, amour, sébastien ami, sébastien bonifas
29/01/2007
> La toute première histoire de Q
Nécessairement, Eve avait suivi le premier velu. Le primitif Adam, toujours fourré dans les jupes de son père, ou à construire des cabanes, manger des bananes, pisser rond dans l’eau, se souciait peu d’elle, voyait peu l’utilité. Acceptait, bien sûr, d’être dans ses bras pour qu’elle épouille sa longue chevelure. Ne rechignait pas, parfois, à un bain, lorsque la crasse le démangeait trop, elle le frottait d’un galet.Eve cuisinait au feu de bois, un peu de tout ce qui pousse, rampe, nage. Cuisinait pour elle seule, Adam préférait les bananes. Lorsqu’elle avisa les pommes vertes sur l’arbre, elle avait, pour ainsi dire, complètement oublié les recommandations du barbu. Un serpent passait par là. On lui a, depuis, mis l’affaire sur le dos (si les reptiles avaient une bible, on y raconterait une toute autre version). Le serpent, lubrique il est vrai, fit une proposition à Eve, n’avait-il pas grosseur et longueur respectable ? Elle le repoussa, exigeante : il lui fallait aussi des bras, des fesses, et des yeux bleus.
Elle croqua donc une pomme, la trouva fade, se dit que peut-être en compote… et secoua l’arbre pour en faire tomber une bonne quantité. Le serpent dépité alla trouver Dieu, endormi comme à son habitude, pour dénoncer la femelle. Sans le serpent, Eve aurait fait sa compote, puis serait passé à autre plat, pas de quoi en faire toute une humanité. D’ailleurs, Dieu avait lui-même oublié l’interdiction de l’arbre. Ne leur avait-il pas défendu mille autres choses, telles que sauter d’un ravin, brûler les forêts, poser une tortue à l’envers, attraper froid dans le vent, mettre les coudes sur la pierre, dresser des monticules de hérissons ?
Le serpent avait la langue bien fendue et Dieu consentit à se déplacer. Il demanda à Eve ce qu’elle traficotait. Elle lui répondit que cela ne le regardait pas, qu’Il n’avait qu’à lui créer un homme digne de ce nom s’Il voulait qu’elle ne fasse plus de bêtises. Elle lui dit aussi qu’elle souhaitait des enfants, que ça la divertirait un peu, un nouveau concept qu’elle lui proposait. Que sinon, elle ferait de son Paradis un Enfer, qu’elle retournerait toutes les tortues sur le dos et autres diableries, qu’il ne pourrait plus dormir tranquille. Il céda, endormit Adam, prit une de ses côtes et la déplaça à un endroit propre à satisfaire la demande d’Eve. A son réveil, Adam regarda la chose qui ne pendouillait plus entre ses jambes mais semblait indiquer, avec droiture, la direction de sa femme. Adam tâtonna quelque peu au début mais en comprit rapidement l’usage.
Alors Dieu dit : « Vous allez désormais croître, avoir de nombreux enfants, être très occupés, et je pourrai dormir tranquille. » Puis s’en retourna.
Le serpent, qui passait trop près, fut attrapé par Eve. Elle le décapita, lui ôta la peau pour en revêtir le membre d’Adam. Faire des enfants, elle aurait le temps plus tard. Pourquoi ne pas profiter pleinement, pour le moment, de son nouveau jouet ?
15:00 Publié dans Court toujours | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : adam, eve, création, serpent, dieu
23/01/2007
> Guide de voyage au pays des rêves 1
Autoroute A333 en direction de Feraille-sur-MerSi vous empruntez cette route, prenez garde à descendre de voiture pour rouler au pas : une dangereuse famille de hérissons sévit en effet à cet endroit. Ils traversent précisément lorsqu’une voiture passe. Les pneus crèvent. Les hérissons entament la danse de la victoire. Puis attendent une autre voiture et retraversent en sens inverse.
Vous trouverez un vendeur de pneus en bois à la sortie suivante.
14:45 Publié dans Court toujours | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : hérisson, rêve, route
09/11/2006
> Sébastien B. bat 10 records du monde en une heure !

Pour ma part, en exclusivité internationale, je viens de battre pas moins de 10 records du monde, à 11h00, dans ma cuisine :
1 - Record du monde du lancer de CD (4 mètres plus rebond d’un mètre 20, performance réalisée avec CD de Lorie)
2 - Record du monde de l’écriture de la poésie la plus courte :
Ô !
3 - Record du monde du non arrosage de plante (trois ans, il me semble bien qu’elle est morte).
4 - Record du monde de la pensée la plus fugitive (3 centièmes de seconde, ne me demandez pas ce que c’était, j’ai oublié).
5 - Record du monde de l’ouverture la plus rapide d’une noix (au marteau : une demi-seconde).
6 - Record du monde du brossage de dents le plus rapide (0 secondes 0 centièmes)
7 - Record du monde de la casserole récurée le plus longtemps (25 minutes, performance réalisée à la gratounette version masculine. Au fait, t’as mis quoi dans ta béchamel pour que ça accroche comme ça ?)
8 - Record du monde du nombre de fois où la lettre € a été tapée d’affilée (1000 fois, la preuve :
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Si certains prétendent qu’une tricherie au copier/coller a été réalisée, je suis prêt à renouveler ce record devant huissier.)
9 - Record du monde de la plus petite boulette de nez roulée à la main (qui sera ensuite vendue sur e-bay pour une association caritative).
10 - Record du monde du nombre de records du monde battus en une heure par la même personne (10 en comptant celui là)
J’écris au livre des records pour qu’ils puissent m’homologuer. Je vous tiens au courant.
10:55 Publié dans Court toujours | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : guiness, records, day, livre des records
12/10/2006
> Carcasses

Pas besoin de dire quoi, oui, Dialev se souvient. La manifestation, la bouteille de sivak qu’on se lançait, de main en main, puis derrière le virage, les chars, le crissement des chenilles, les gaz, les pancartes qui tombent, les gens, trop de gens, et comme on devient fou face à un char. Dialev touche sa jambe, un vieux réflexe : il n’a plus mal.
Pour lui, surtout, que j’ai eu cette idée : taguer le bout des canons en rose. Chiche. A la bombe, trois minutes par canon, tout au plus. A deux : maxi une demi-heure. On boit. Pas trop et juste de la bière. Faut tenir debout, surtout lui et sa patte folle.
A deux heures on se pointe. Le grillage électrifié cède sous la pince. Nous n’avons qu’une paire de gants en caoutchouc, ceux de mon père. Je passe le premier, les lance à Dialev par l’ouverture. Il les enfile, entre à son tour. Au loin, dans la guérite, quelqu’un a augmenté le volume de la radio. Ça chante, je connais, Bowie, Ziggy played guitar, jamming good with Weird and Gilly...
Les carcasses, sous la lueur blanche des néons, on en voit surtout la neige, sur du gris-noir. Je monte sur le premier tank, facile, quelques barreaux d’échelle. Je repousse la neige du canon avec ma manche. Je secoue la bombe et je tire, par petites touches, j’ai l’habitude. Le rose s’étale, comme sur un film en noir et blanc. Rose Barbie, rose chewing-gum, rose petit cœur Saint-Valentin.
A côté, Dialev a eu du mal à monter. Il ne peut pas prendre appui sur la gauche, alors il se hisse à la force des bras. Et puis, avec le beau pull de sa mère il est venu, ce con, pas question de l’abîmer : il retire la neige du canon avec ses mains, avec son sac, avec sa bombe aussi, perfectionniste, pour décoller le gel à certains endroits. Il retrousse les manches du pull pour taguer, à distance. S’il espère finir sans une trace de rose sur lui, il a bon espoir...
So where were the spiders while the fly… Sont peut-être en train de danser là-bas. J’imagine leurs têtes demain matin quand ils verront celles des canons.
Dialev s’applique encore sur le premier tank alors que j’attaque mon second. Je me demande si on aura le cran de faire celui qui se trouve juste sous la guérite. Je ne crois pas. Tant pis. La révolution c’était pour nos parents. Nous, on n’est pas des héros.
J’entends le pas de Dialev qui boîte jusqu’à un autre tank, derrière moi. Je fredonne Just the beer light to guide us… Chanter donne du courage. Le courage, c’est quand on évite de réfléchir. Hier ça paraissait clair mais maintenant, je me demande bien pourquoi on est là.
A nouveau le bruit mouillé de pas dans la neige, mais pas ceux de Dialev. Merde.
Je me retourne. Lui continue de tagguer. Il croit sûrement que c’est moi.
Le garde, je le vois trop tard. Il a mis en joue Dialev, au bout de sa kalachnikov. Il lui crie quelque chose. Dialev tombe du tank, se relève, glisse, tombe encore, tourne le dos et fuit. L’arme crépite comme un feu de bois humide. Dialev tombe, rouge, dans la neige. J’ai dû crier, parce que le garde s’est retourné vers moi. Je lâche ma bombe, mains en l’air. Ses mains à lui tremblent, sa mitraillette avec. Il s’essuie le nez d’un revers de manche. Il est peut-être plus jeune que moi. Il répète : bouge pas, bouge pas…
09:12 Publié dans Court toujours | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, russie, mort, soldat
21/09/2006
> Creux

01:25 Publié dans Court toujours | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : couple, amour, lit, dormir, nouvelle
18/09/2006
> Le verrou
Alors voilà, Monsieur Ka a lancé un concours. Il s’agissait d’écrire en 700 signes un dialogue entre les deux protagonistes du tableau ci-dessous.
Fragon – De grâce, laissez-moi prendre congé madame,
Brisons-là nos ébats, je rengaine ma lame.
Je veux de ce déduit quitter le doux combat
Que depuis cinq nuits je porte dans vos bras.
Il me faut, je le crains, ouvrir là cette porte,
En ôter le verrou, le tirer de la sorte
Qu’à jamais de vos chaînes je puisse me défaire.
L’espoir m’attend dehors, je le veux satisfaire.
Si je sors je revis, si je reste je meurs.
Nos transports infinis auront raison sur l’heure
De mon corps, de mon vit, de mon cœur, de ma vie.
Sous vos coups je succombe, dans vos rets je suis pris.
Quand votre ventre encor saura tirer de moi
Les dernières gouttes d’or, je serai mort je crois.
Epectase – Comment donc, déjà ? Vous vous portez vaincu ?
Si j’en crois votre ardeur à m’attraper le cœur,
Vous fûtes plus têtu dans les draps tout à l’heure.
Les hommes se dressent haut pour avoir le dessus,
Mais aussitôt repus ils oublient leurs manières,
Nous devons, solitaires, faire aboutir l’affaire.
Pour un rien ils rugissent, pour un rien ils s’affaissent.
Hélas, ma chair est triste, et molles sont mes joies
Mes appâts épatants t’ont étonné, dis-moi ?
Fragon – Ton haut a belles lèvres mais hélas le bas blesse !
Epectase – Tu as pris ton comptant, bien trop court à mon aise,
Pour que tu restes encor, fallut-il que je baise
Ta bouche mille fois, et le reste à l’envi ?
Allez va, casse-toi, je n’en ai plus envie !
Fragon – Se peut-il, madame ?
Epectase – Tu peux aller aux grecs !
Fragon – Vous ne voulez donc plus…
Epectase – Je préfère une courgette.
Fragon – Je fus comblé, pourtant.
Epectase – Que puis-je en dire autant !
Fragon – A tantôt, quand ma flamme aura repris l’élan
De nos premières alarmes, je reviendrai céans.
Dans les bras de Morphée, je m’en vais à l’instant
Regagner de ma force, puis prendre un bon repas.
Epectase – Morphée, c’est qui celle-là ?
Fragon – C’est un homme, je crois.
Epectase – Comment donc ? Infamie !
Fragon – Ô mon Dieu, qu’elle est blonde !
Epectase – Hors de ma vue, maudit !
Fragon – Dommage, elle était ronde
Comme une pomme d’Api. Ô jeunesse ennemie !
N’ai-je donc tant vécu que pour mettre ma mie ?
23:16 Publié dans Court toujours | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : fragonard, verrou, épectase, dialogue














