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20/06/2007

> De l'idéal et du concret !

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Je (re)bondis sur le débat de la chronique n°30 de Citrouille parce qu’il m’interpelle au plus profond de mon travail d’auteur jeunesse…
Je résume dans les grandes lignes, j’espère ne pas trahir leurs propos : Sophie Chérer se laisse la possibilité de terminer ses romans ados par des fins heureuses, au nom d'un optimisme, d'une sorte de leçon de vie, qu'elle appelle, je pense à tort, « morale ». Madeline Roth, elle, rétorque qu’il faudrait donner des modèles d’existence plus réalistes, des bases, des repères propres à porter le jeune lecteur dans une vie plus véritable.

Mon point de départ sera la réaction, fort intéressante, de Jebbari, parce qu’elle résume un esprit si souvent rencontré dans les débats jeunesse auxquels j’ai assisté.
En simplifiant à l’extrême les propos Madeline Roth et Sophie Chérer dans l’alternative « Rêver ou donner des leçons de morale », Jebbari touche le nœud du problème : pendant ses premières années, la littérature jeunesse, entre Les malheurs de Sophie et Martine à la plage, a emprunté alternativement ces deux voies. Elle s’en est détachée mais reste pétrie, du moins du côté des prescripteurs, voire des éditeurs, de ce regard biaisé.

A cette alternative :
Rêver ou donner des leçons de morale
je préfère une autre polarité, entre laquelle s’inscrit la plupart de mes propres textes :
Entre le modèle idéal positif et le réalisme concret.

La différence entre un rêve et un idéal est que le premier sert à s’évader, à se distraire, là où le second pousse le lecteur dans une identification active. Le point commun entre mes personnages est qu’ils apprennent à communiquer, à entreprendre, à concrétiser leurs aspirations.

La différence entre la morale et le réalisme est que la morale repose sur une affirmation soulignée d’un modèle de vie, une leçon, là où le réalisme constate des rapports de force, l’injustice fondamentale de la condition humaine ainsi que – à moins d’être fondamentalement pessimiste – la beauté de la vie. La morale tranche, le réalisme pose des points d’interrogation. La morale stéréotypie les situations, le réalisme pose une vie en sucré salé.

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Aux branches extrêmes de cette polarité on trouve :

Côté modèle idéal positif : les bandes dessinées de super héros ! Les personnages y incarnent des stéréotypes totems d’engagement, de protection, de force, de virilité. Ils remplissent la fonction symbolique dont Bettelheim parle dans La psychanalyse des contes de fées.
Si on trouve peu de romans ados qui incarnent cette tendance à l’état pur – Harry Potter et autres romans initiatiques proches du conte possèdent aussi une dimension réaliste de confrontation à un quotidien et à des sentiments contradictoires – les récits pour plus jeunes abondent, pour leur part, en modèles référentiels dynamiques. C’est là où il faut éviter, je pense, de poser des règles générales, comme Jebbari : « Mon commentaire ne concerne pas la littérature pour ado mais la littérature Jeunesse au sens large. » Si l’enfant a besoin de se réconforter au contact de princesses, de chevaliers et de dragons à terrasser, l’adolescent a de plus en plus envie de retrouver, dans ses lectures, un univers qui le rapproche de son vécu, de ses émotions plus nuancées.

Côté réalisme concret « pur » : cette fois, la littérature pour ados abonde de romans jalonnés de points d’interrogations, sans repères précis pour le lecteur, voire sans issue positive. On remarquera que ces romans concernent, en général, un lectorat assez mûr, plutôt des lycéens. Pour ma part, je dévore les récits de Jean-Noël Blanc, plutôt salés que sucrés d’ailleurs. Ses nouvelles et romans pulvérisent les derniers remparts de l’enfance, mordent les rêves jusqu’au sang. Et tant mieux. N’est-ce pas, au fond, ce que l’on vit au passage à l’âge adulte ?

Donc, tout est question d’âge, de lecteurs, de variété aussi : un jour à grignoter un Chair de Poule, le lendemain à s’arracher le cœur sur un Fil de fer la vie (Jean-Noël Blanc), le surlendemain dans un état intermédiaire, plongé dans Maïté Coiffure (Marie-Aude Murail), l’ado n’attend pas d’un seul livre qu’il le rassasie !

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Est-il possible que les prescripteur et les éditeurs, n’étant pas eux-mêmes des enfants, lisent les textes certes avec leur cœur, mais aussi à travers un filtre conceptuel de ce que doit être un bon récit jeunesse ? Très franchement, tout cela m'échappe...

Aussi, je me méfie des gens qui condamnent certaines histoires au nom d’un modèle personnel de ce que doit être, ou non, la littérature jeunesse. Aussi, j’en ai mal au ventre lorsqu’un éditeur me refuse Gros Malin parce que le personnage principal, un jeune obèse, se montre agressif. Au nom de quoi les héros devraient-ils être à tout prix positifs ? Au contraire, mon personnage se situe justement dans l’entre-deux :
Un modèle idéal positif parce qu’il apprend à se remettre (un peu) en cause, à se sortir de l’adolescence, à en finir avec ses idées toutes faites, à accepter enfin de recevoir quelque chose des autres.
Un réalisme concret parce qu’un gamin qui a l’habitude d’être malmené ne se montre pas forcément gentil, développe des défenses, un regard acerbe sur le monde, prend de la distance, doit nécessairement réapprendre l’amour.*

Dans le même ordre d’idées, les éditions du Rouergue, dont j’adore le modernisme et l’engagement dans une littérature à la fois décalée et engagée, viennent de me refuser Les Papiers du cœur (album qui traite du départ, en classe, d’une fille de sans papiers). S’ils semblent avoir savouré le côté positif (l’alternative que je pose à l’injustice sociale est la fraternité locale : aimons-nous d’abord les uns les autres, par-dessus les lois !) l’un de leurs reproches porte justement, il me semble, sur l’aspect réaliste : « Nous avons apprécié que vous n'adoptiez pas un ton par trop moralisant ou didactique. Il nous a semblé cependant que le texte […] aurait gagné à être moins explicite afin de laisser plus de place à l'interprétation du lecteur. »
J’ai pourtant l’impression de brosser la situation dans une simplification extrême, comment être moins explicite ? Et, si un terme comme « Patrie » effraie un peu à 7 ans, un livre n’est-il pas l’occasion de poser des questions à ses parents ou d’ouvrir des portes à certaines interrogations qui ne trouveront de réponses que bien plus tard ?
J’avoue, en définitive, que je ne comprends pas le motif « laisser plus de place à l'interprétation du lecteur » S’agit-il de suggérer encore plus la situation, au risque de la rendre incompréhensible aux jeunes lecteurs ? Ou bien, comme je le crains, se situe-t-on là encore dans ce faux débat entre faire rêver ou heurter le lecteur ?

Les Editions du Rouergue viennent de me répondre à cette question. J'ajoute donc ce paragraphe deux jours après. Leur réaction a le mérite de nuancer et d'enrichir le débat. Je tenterai de résumer leurs propos en les inscrivant avec mes mots, pourtant sans les trahir, du moins j'espère... :

Un texte moins "explicite" n'a pas lieu d'être pour susciter un rêve ou pour éviter de heurter le lecteur. Simplement, il incarne une force : "il est parfois plus percutant de laisser le lecteur lui-même comprendre le sens sous-jacent", de laisser des blancs interprétatifs que le lecteur investira "de son intelligence et de son imagination". Mon interlocutrice appuie ses propos sur deux terrains :

- celui de la complémentarité image / texte. Le texte ne saurait tout donner au lecteur, l'illustration vient enrichir, compléter, créer un dialogue avec l'image. Donc, un texte explicite laisse peu de place à la parole de l'image.

- celui du texte en lui-même qui, s'il est trop explicite, éveille moins le lecteur, qui l'investi alors peu.

Je suis complètement d'accord avec elle, mais je pense que ce n'est pas la seule façon de procéder. Voici des extraits de ma réponse :

Je discutais plus sur le terrain de la "forme", de la "distance" en définitive : où situer la frontière de "violence" qui peut passer, notamment pour un jeune lecteur ? C'est une vraie question, qui n'implique pas le courage d'un éditeur mais l'appréhension psychologique qu'il se fait du monde de l'enfance. C'est cet angle de vue là que je place en perspective.
 
Il m'avait semblé que ce terme d'explicite désignait un peu cela dans votre discours. Je me suis trompé et je m'en excuse.
 
En ce qui concerne le complément image / texte, je suis tout à fait d'accord avec vos propos.
Il est vrai que le texte de Les papiers du coeur tient debout "tout seul". Mais c'est aussi le cas de nombreux autres albums jeunesse dans lesquels l'image vient enrichir le texte d'une dimension supplémentaire. Je suis moi-même dessinateur et j'ai dans l'idée, par rapport à ce texte, des images que je n'ai pas souhaité décrire, pour ne pas alourdir la lecture et laisser le futur illustrateur libre dans son imaginaire. Exemple : au moment où l'on parle du coton, le narrateur regarde son T-Shirt blanc effiloché en bas, le fil blanc qui en sort trace un chemin labyrinthique, sorte de fil d'Ariane, qui conduit à une autre main, cette fois noire, d'un enfant malien qui récolte le coton. Les deux enfants se regardent. Ce genre d'image dépasse le texte pour poser encore plus de questions.
 
Lorsque vous parlez de laisser une part à l'imagination et l'intelligence du lecteur, le thème de mon article ne se situe pas si loin que cela de votre propos :
D'accord, être moins didactique, moins explicatif, moins "explicite" donc, permet, à travers l'effort d'imagination et d'intelligence du lecteur, une appropriation plus vécue, plus dynamique, plus intégrée du contenu. C'est une bonne façon de procéder. En effet, vous l'affirmez à juste titre, "un texte n'a pas besoin d'être toujours explicite même s'il aborde un thème sans détour et sans tabou." Mais n'est-ce pas une des deux façons de faire, pas forcément meilleure que l'autre ? :
 
Etre moins explicite donc, plus allusif (et je reprends l'exemple des Bonshommes sur le carreau : d'après ce que j'en ai lu sur internet, il y a une sorte de distance artistique dans le traitement : un bonhomme de buée, des SDF d'argile...) n'est-ce pas aussi nimber le réalisme d'une sorte de déréalisation ? On se situe moins dans l'effet du concret, moins dans la violence d'une image et d'un texte : violence parfois nécessaire à une certaine dose, qui aide aussi à une prise de conscience : c'est là et ça existe.
 
Je ne souhaite apporter aucune part de rêve dans Les papiers du coeur. La dimension positive de cet album vient pour moi de sentiments réels et exprimés entre les gens.
 
Après, la question sous-jacente essentielle est celle de l'âge du lecteur. Je parle de 5 ans et plus pour cet album. Peut-être concernera-t-il d'avantage les enfants de 7 ans ?
 
Quant à Au Panier ! d'Henri Meunier et Nathalie Choux, vous m'en apprenez l'existence. Ce que j'en vois sur internet me rend tout joyeux et presque soulagé : enfin on publie en jeunesse sur ce que l'on veut faire passer dans les médias pour un simple "fait de société" !

 

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* Note à propos de Gros-Malin : si le processus d’identification du jeune lecteur au personnage principal est, à mon avis, essentiel, il ne passe pas seulement par le côté « héros positif » (je souhaite être ce personnage dans ses qualités donc je l’aime).
Or, la politique actuelle de publication (et l’auto-censure des auteurs) privilégie ce rapport de l’enfant à un héros sublimé, qui lui ressemble en plus courageux, malin, fort… On se situe dans la logique publicitaire de base du consommateur présenté dans les affiches, en miroir déformant, comme un demi-dieu. Et pourquoi pas, en effet, des héros modèles ? Mais de là à ne privilégier que cette alternative ? En sommes-nous arrivés à l’ère absolue de la Star Academy ?
Publie-t-on beaucoup de livres jeunesse sans personnages enfants (ou petits animaux) ? Ou bien dans lesquels les héros montrent de grands défauts (si ce n’est pas pour les « corriger » à travers une leçon de morale) ?

Dans l’alchimie de l’identification, deux phénomènes s’ajoutent à celui du « héros positif » :

- Le « héros négatif » possède peut-être par ailleurs certaines qualités (qui en font, aussi, un « héros positif ») mais se montre inférieur au lecteur dans un domaine. Il est peureux, naïf, mal dans son corps… Harry Potter, du moins celui des livres, est le type même du héros peu dégourdi, limite imbécile, manipulé d’un bout à l’autre, et qui ne se montre entreprenant que si on l’y pousse. La supériorité ressentie par le lecteur sur le personnage crée un sentiment d’attachement. Harry, on a presque envie de le prendre dans ses bras, de lui dire ce qu’il devrait faire, ou de lui donner deux baffes !

- Un phénomène encore plus important est que je m’identifie à un personnage avant tout à travers la situation dans laquelle il est plongé. L’un de mes livres d’enfant préféré racontait l’histoire d’un vieux marin seul sur une île déserte. Une tempête arrive, emporte sa pauvre cabane, puis laisse un bateau sur le rivage. Un bateau peuplé de chats ! Dans cette histoire, aucun héros de mon âge, et pourtant une identification à la détresse du vieil homme, à sa peur de l’orage, à sa joie de trouver des chats.

Conclusion des deux précédents points : à partir du moment où je présente le héros de Gros Malin comme maladroit, mal dans sa peau, différent et rejeté, peu importe qu’il ait un caractère de tête de mule : le lecteur se sent concerné !

> Gros Malin
> Les Papiers du Cœur

Pour mes autres articles sur la littérature jeunesse (dont certains toujours sur ce même thème : pour une littérature jeunesse positive de la cruauté !) voir ICI

Pour l'intégralité de mes histoires jeunesse c'est ICI

Commentaires

En effet, tu ne peux pas faire de généralités sur un "état d'esprit général" des éditeurs. Chacun sa façon d'appréhender un livre. Pourtant, il existe, c'est vrai, des modes, des mouvements, des croyances générales. Mais, sous la croute des soi-disant best-sellers, je pense qu'on a jamais vu autant d'ouverture à la diversité...

Ecrit par : Saint Emilio | 20/06/2007

Qu'est-ce que tu te prends la tête Sébastien !
Autant j'adore tes nouvelles et tes textes jeunesse, autant j'ai du mal à m'intéresser à tes théories sur l'écriture, la mise en jeu, etc., même si ça a l'air bien pensé.
Est-ce qu'un auteur ne devrait pas simplement écrire ? Est-ce vraiment important de discuter cuisine à des gens qui veulent simplement être émerveillés ou distraits ?
Je guette régulièrement tes textes créatifs... encore !

Ecrit par : Anne | 21/06/2007

l'article est très intéressant, mais oui, il trahit nos propos ! c'est tout l'inverse, en fait. Le livre de Sophie Chérer se termine sur une fin optimiste, qui me parait décalée par rapport à la réalité. Lorsque j'ai fait ce reproche, Sophie Chérer a répondu qu'on a fait pendant des années à la littérature de jeunesse le procès du pessimisme, et que lorsqu'un texte était trop optimiste, on le lui reprochait.
Je n'ai rien contre l'optimisme ! évidemment ! mais je crois que tout n'est pas aussi simple et manichéen que cela, entre le rêve et la réalité donc...

Ecrit par : madeline | 21/06/2007

A Madeline :
C'est vrai que j'ai, dans ma première version de l'article, interverti un peu vos propos. Le débat reste le même et j'apprécie qu'en définitive vous ne défendiez pas tous deux des opinions si "tranchées" que ça. Il est vrai que nous nous rejoignons sur les grandes lignes !

En ce qui concerne ma mauvaise interprétation de vos propos, je m'en excuse, j'ai rédigé le début de mon article à la fin, dans la précipitation des quelques minutes qui me restaient, et je n'ai pu avoir accès, à ce moment, au fichier PDF de ta critique... J'ai modifié, je pense que je ne vous attribue pas maintenant les mauvais arguments ! ;-)

Ecrit par : Sébastien B. | 22/06/2007

merci ! et effectivement, ce n'est pas l'une contre l'autre, une opinion contre une autre, je ne crois pas. Juste des interrogations de libraires et d'écrivains. indispensables...

Ecrit par : madeline | 22/06/2007

"Au nom de quoi les héros devraient-ils être à tout prix positifs ?" l'idée que les romans pour ados doivent forcément (pour certains, s'entend) comporter un côté "édifiant" ou du moins "éducatif" (genre guides de savoir-être), véhiculer des valeurs "positives" (parce que les adolescents seraient nécessairement des êtres fragiles ?) est une approche dommageable - comme le dit très justement Madeline Roth : "On oublie ça. Que ce sont des romans. Pas des manuels de vie, à suivre à la lettre. " De la littérature tout court.

Ecrit par : Blandine | 27/11/2007

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