20/06/2005
> Tête-à-queue

Je crois avoir inventé un nouveau jeu OuLiPo. Si personne n’en revendique la découverte d’ici un an et un jour, je m’en estimerais l’heureux propriétaire. En attendant, je le baptise : tête-à-queue.
Un tête-à-queue consiste à prendre la toute première phrase d’un roman et à la coller à la toute dernière. Le texte produit est souvent d’une incroyable vérité. De nouveaux sens se dégagent, ou bien le collage apporte un éclairage sur le roman lui-même. Face aux petites merveilles qui en résultent, je ne peux que croire que certains auteurs ont sciemment produit un écho entre leur phrase de début et celle de fin. Jugez plutôt :
Aujourd’hui maman est morte. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine.
Albert Camus, L’étranger
La guerre commença dans le plus grand désordre. Mais, sur la croix voisine, on peut lire : « G.-T. de Fontenoy. Mort pour nous. »
Jean Cocteau, Thomas l’imposteur
La neige, qui n’a pas cessé de tomber depuis trois jours, bloque les routes. J’aurais voulu pleurer, mais je sentais mon cœur plus aride que le désert.
André Gide, La symphonie pastorale
Depuis que son train avait passé les faubourgs et les fumées de Charleville, il semblait à l’aspirant Grange que la laideur du monde se dissipait : il s’aperçut qu’il n’y avait plus en vue une seule maison. Puis il tira la couverture sur sa tête et s’endormit.
Julien Gracq, Un balcon en forêt
Il était une fois un vieil homme, tout seul dans son bateau qui pêchait au milieu du Gulf Stream. Le vieux rêvait de lions.
Ernest Hemingway, Le vieil homme et la mer
Tu vois, ma bonne amie, que je tiens parole, et que les bonnets et les pompons ne prennent pas tout mon temps ; il m’en restera toujours pour toi. Adieu ma chère et digne amie ; j’éprouve en ce moment que notre raison, déjà si insuffisante pour prévenir nos malheurs, l’est encore d’avantage pour nous en consoler.
Choderlos de Laclos, Les liaisons dangereuses
La terre nous en apprend plus long sur nous que tous les livres. Seul l’Esprit, s’il souffle sur la glaise, peut créer l’Homme.
Saint-Exupéry, Terre des hommes
Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d’une obscurité et d’une épaisseur d’encre, un homme suivait seul la grand route de Marchiennes à Montsou, dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à travers les champs de betteraves. Des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la germination allait faire bientôt éclater la terre.
Emile Zola, Germinal
Nous étions à l’Etude, quand le Proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Il vient de recevoir la croix d’honneur.
Gustave Flaubert, Madame Bovary
Et sur vos romans à vous, ça donne quoi ?
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