29/05/2005
> Rajeunissement
Les éditeurs jeunesse ont-ils tendance à ne publier que des récits dont le héros est du même âge que le lecteur ?
C’est en tout cas ce que dénonce Christian Grenier dans Je suis un auteur jeunesse :
« Du coup, les auteurs prennent les devants : quand ils proposent un manuscrit, ils indiquent dès les premières pages que le héros a dix, douze, quinze ans. Ou qu’il est en cinquième. »
Cette pensée en tête, j’ai réécrit entièrement un récit d’il y a longtemps, refusé alors par les éditeurs. J’ai transformé le héros, un vieux scientifique un peu fou, en enfant surdoué. Le Professeur Fourbi et la bergère de la lune est devenu Victor et la fille de la lune.
J’ai commencé le travail de réécriture avec mauvaise conscience, le sentiment de trahir mon élan initial pour des besoins commerciaux. Ensuite, j’avoue avoir pris un pied fou à ce changement.
Mon histoire y a gagné d’abord en sensibilité. L’état émotif de Victor me semble plus parlant, plus direct, et surtout plus vrai que celui du professeur Fourbi. Mon savant fou (comme beaucoup de héros adultes de livres jeunesse) se comportait comme un enfant, loin des préoccupations des grandes personnes. Un peu caricatural, il faisait des bêtises, rougissait jusqu’aux oreilles à cause d’une bise de la bergère. Ces situations enfantines sont maintenant plus vraies, car vécues par un enfant.
Les contraintes liées à l’utilisation d’un jeune héros (obligation de parler des parents, de l’école…) et les thèmes habituels (télévision, obéissance, découverte, amitié…) auraient pu affadir l’histoire. Au contraire, elles ont apporté une sensation de vécu, de quotidien. Les évènements farfelus sont maintenant ancrés dans une réalité qui les met d’autant plus en relief.
Le thème des parents, incontournable, mérite qu’on s’y attarde. Les romans d’aventure nécessitent que le héros soit autonome pour mener à bien ses exploits. De quoi, en effet, aurait-il l’air avec des parents dans ses pattes, du genre à vérifier qu’il s’est lavé les mains avant de passer à table ?
Plusieurs solutions s’offrent à l’auteur. L’une des plus courantes consiste à faire vivre au personnage une aventure loin de chez lui : crash d’avion sur une île déserte (Sa majesté des mouches), enlèvement (Cyberpan), camp (Le Passage), internat (Harry Potter)... Les parents peuvent aussi constituer un obstacle à surmonter (les méchants parents adoptifs d’Harry, la tante de Tom Sawyer). Ou bien ils jouent le rôle de faire-valoirs, totalement insignifiants, ou stupides, ou fous, faisant ressortir le caractère dynamique du héros (la sœur de Peggy Sue, la mère d’Artemis Fowl). Une autre solution, employée à outrance, est que l'auteur adopte un héros orphelin, ou bien orphelin présumé, en quête de ses parents. Hector Mallot a initié le mouvement avec Sans famille. Depuis, Harry Potter, Lyra (la Croisée des mondes), les orphelins Baudelaire et Artemis Fowl ont rejoint le club… Il doit être en effet plaisant au jeune lecteur de s’imaginer sans parents, inconsolable, et bien à plaindre, pauvre petit. Les auteurs du Golem font exception à la règle en choisissant de faire vivre des situations extraordinaires à des personnages «normaux». Il est donc naturel que la mère de Majid, peu cultivée mais pleine de bon sens, prenne part à l’aventure.
Il serait amusant de dresser des statistiques. D’observer aussi, dans les romans à tendance plus psychologique que d’aventure, combien d’histoires parlent de parents divorcés, familles recomposées, etc.
Pour en revenir à Victor et la fille de la lune, je me suis débarrassé des parents en les collant devant la télévision (renforçant le thème central du livre sur le regard et la découverte). Une histoire parallèle s’est alors développée et la relation entre les parents, se retrouvant après avoir jeté leur poste, fait écho à celle de Victor et de la bergère.
Je ne sais pas si l’on peut tirer une règle générale de cette expérience et loin de moi d’affirmer qu’un héros jeune apporte plus de richesse narrative qu’un adulte. (contre exemple expliqué par Christian Grenier : un polar s’accommode difficilement d’un enfant enquêteur !)
Il serait intéressant de reprendre des histoires connues et d’en transformer la trame, juste pour voir, en rajeunissant le personnage principal et en adaptant les situations à son nouvel âge. Que donneraient Germinal, Dom Quichotte, La Métamorphose, l’Ecume des jours ?

Je suis un auteur jeunesse
Christian Grenier
Rageot Editeur
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